Tu es vite submergé par les vagues de gentils touristes qui déambulent sur le strip. Tu les croises sans les comprendre. Où vont-ils ? D’un casino à un autre, d’un hôtel centre commercial de luxe à une passerelle enjambant Las Vegas Boulevard, ils ont chaud puis se rafraichissent d’une bouffée de climatisation et recommencent. Par moments, tu respires des vapeurs de weed au détour d’un passage ombragé. Ici l’herbe ne pousse pas, elle se fume.

Alors lorsque tu t’installes à une table de roulette pour tenter ta chance, ce ne sont pas tant les jetons que tu jettes dans les mains rusées des croupiers. Las Vegas est devenu le symbole de notre irresponsabilité joueuse. Nous sommes venus de partout dans le monde pour admirer le dieu Caesar trônant sur son palace. Comme avant. Exactement comme lorsque nos ancêtres européens espéraient se sortir des griffes des lions ou voir triompher un gladiateur inconnu. Nous jouons notre avenir en essayant d’éviter le double zéro. Et nous aimons cela. L’adrénaline nous y invite sournoisement.

Tu veux prendre une photo avec ces deux jeunes femmes à plume et à poil ? Il y en a des dizaines qui battent le trottoir en quête d’un chercheur de selfie aromatisé aux seins et fesses auto-bronzés. Un symbole de plus de notre folie passagère. J’aime ce lieu mythique et sa population mais lorsque je lis que l’industrie de l’hospitalité a perdu 1,3 millions de jobs suite au covid-19, je m’interroge sur ce tourisme qui sent les billets verts à plein nez.

Alors, un petit tour vers le lac Mead et son fameux barrage Hoover devrait nous remettre un instant la tête à l’endroit. Cet ouvrage réalisé en 1935/36 est d’une utilité extraordinaire. Il a été conçu après la grande récession (1929) pour deux raisons majeures : la première, était de permettre au Sud-ouest des Etats-Unis de se développer plus sereinement, en évitant les crues et les periodes de sécheresse liées aux caprices du Colorado (et de la météo de l’époque). La seconde, était de donner du travail pour deux ans à toute une région, en relançant l’économie locale mais pas que. Ains des hommes ont courageusement construit ce barrage gigantesque (il fut longtemps le plus grand du continent et même du monde). La technique du béton coulé dans des blocs et refroidit par les eaux froides et puisées en profondeur ayant accéléré le processus, le barrage fut achevé plus de deux ans avant le délai prévu.

Construire ce barrage dans ce canyon abrupte est une performance. Imaginer qu’il fournit à la fois de l’électricité à des millions de foyers et de l’eau à la Californie (et aussi à Las Vegas) est preuve que l’humain peut être responsable et visionnaire. Si nous mangeons des salades chères à Ceasar aujourd’hui, dans une ville qui sue sous ses 40 degrés habituels, c’est au génie humain que nous le devons et non à un empereur. Mais aujourd’hui les eaux du lac Mead baissent. Non qu’il ne pleuve plus assez comme on serait tenter de le croire un peu facilement, mais parce que l’homme californien (en particulier) en consomme trop. La nature a ses limites.
La visite documentée de ce barrage nous ramène à la raison. Nous pouvons jouer nos jetons, boire des cocktails et être fascinés par le fric dépensé sur des tapis verts, la nature mérite aussi notre attention.

Et puis dans le désert, il y a toujours une oasis. Un lieu frais et coloré qui émerge de la fournaise. Dans un hall éclairé par une très haute verrière, le Bellagio expose une ode aux animaux. C’est magnifique. La beauté de cette reconstitution est presque irréelle. Le superficiel des tenues de starlettes pailletés et de vieux beaux se fane instantanément devant ce spectacle. Des zèbres sortant du cadre au léopard faisant sa sieste sur une branche et nous regardant légèrement désabusé, tout est fait pour nous évader des geôles de Ceasar.

La journée est passée. La nuit aussi. Nous avons perdu puis regagner quelques jetons. Le road trip peut continuer…